Est-ce « Naturel ? »

Est-ce « Naturel ? » une enquête du B3I

Est-ce « Naturel ?

Le Bureau d’Investigation des Idées Inexplicables publie son rapport sur les idées selon lesquelles certaines choses seraient « naturelles » et d’autres « non naturelles » voire « contre nature ».

Je vais vous raconter comment je me suis lié d’amitié avec le lieutenant Caulombo et comment j’ai trouvé un emploi, tout ceci en participant indirectement à cette enquête du célèbre détective.

*

Tout a commencé quand, habitant depuis peu le quartier, j’ai croisé pour la dixième fois mes voisins, Mme et M. Untel, qui promenaient leur caniche dénommé Poupoune. Pour le protéger des rigueurs de l’hiver, ce petit chien était attifé d’un pull en laine vert. À chaque promenade, Poupoune s’étrangle en tirant sur sa laisse comme s’il se prenait pour un tracteur en train de remorquer la tour Eiffel. Au fur et à mesure de nos rencontres et de quelques discussions, je me suis rendu compte que les Untel sont des gens tout ce qu’il y a de plus normaux. Ce sont des archétypes de la norme, des références, des étalons, même. Rien ne dépasse de ce qu’il est d’usage de penser, de faire, de dire, de manger…

Aussi comprendrez-vous leur indignation quand ils ont appris dans un magazine que certains, des véganes, donnent des croquettes végétales à leurs chiens et chats.

Ils m’ont invité à boire un café. Nous sommes attablés sous la tonnelle de leur jardin. Monsieur Untel jette le journal sur la table devant mes yeux, tapote l’article d’un index dénonciateur et s’exclame :

— Ces animaux sont des carnivores ! Ce n’est pas naturel !

Apportant tout son soutien à cette déclaration, sa femme hausse les épaules puis les yeux au ciel en branlant la tête de droite à gauche.

— C’est contre nature ! ajoute-t-elle. Les gens sont de plus en plus fous !

C’est l’été. Poupoune n’a pas son pull vert. Sa « maman » lui a fait un petit palmier sur la tête avec un chouchou rouge.

Leur agacement me donne à réfléchir sur la signification même d’« être naturel, ou pas naturel » ou d’« être contre nature ». Je lis l’article en diagonale, je regarde Poupoune et je me dis :

 

Notre espèce a transformé cet animal-là :

Loup

en ces animaux-là :

Chiens

 

Notre espèce a aussi transformé un animal proche de celui-ci :

Chat sauvage

en ces animaux-là :

Chats

 

Sont-ce des animaux naturels ?

 

Ces chiens et ces chats, qui sans nous n’existeraient pas, sont le plus souvent nourris avec des croquettes à base de poissons de mer. Peut-on raisonnablement supposer que les loups et les chats sauvages d’antan pêchaient des poissons dans les profondeurs des océans ? En faisaient-ils ensuite des petites boulettes déshydratées ?

Va-t-il de soi que faire apparaître de nouveaux animaux, par reproduction contrôlée, et les nourrir avec ce que ni eux ni leurs ancêtres n’auraient jamais pu obtenir par eux-mêmes est naturel ?

Heum… j’ai du mal à saisir ce qu’on entend par naturel !

Est-ce que transformer les loups en caniches (parfois avec un petit pull en laine) est naturel ? Les loups tondaient-ils les moutons pour se faire des pulls ? À quel moment transgresse-t-on le plus la nature (si tant est qu’on puisse la transgresser) ? En passant du loup à Poupoune, ou en donnant des croquettes végétales à un chien ? Être ou ne pas être naturel… telle est la question.

Monsieur Untel me tire de mes réflexions :

— Vous allez voir, me dit-il en revenant de sa cuisine.

Immergé dans mes pensées, je n’avais même pas réalisé qu’il avait quitté la table. Il pose une tasse de lait sur la terrasse devant Mimie, la chatte angora, et reprend place à côté de sa femme.

— Elle adore ça, me confie cette dernière en levant sa tasse de café. Vous allez voir.

Il est vrai que Mimie lape sans se faire prier. La regardant faire, je doute fortement que ses ancêtres félins eussent l’habitude de téter les femelles aurochs. Cela me rappelle que le paysan chez qui je vais acheter mes fruits et légumes m’a récemment appris que les chapons de Noël, qui sont des coqs châtrés, sont nourris avec un mélange de céréales et de lait de vache en poudre.

Est-ce naturel de donner du lait de bovin à des chats et des oiseaux ? Décidément, j’ai vraiment du mal à discerner ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas.

Ne vous impatientez pas ! Je vais bientôt en parler du lieutenant Caulombo.

D’aucuns se disent que nourrir un chien avec des croquettes végétales est contre nature.

Alors que les mêmes pensent qu’il est naturel de :

– donner du lait de vache aux chats ;

– donner du poisson de haute mer aux chats et aux chiens ;

– faire du fromage…

Ah oui ! Au fait, le fromage, je ne vous en ai pas parlé du fromage. Pour faire du fromage, on solidifie du lait avec de la présure. La présure est principalement composée de deux enzymes, 80 % de chymosine et 20 % de pepsine, qui sont produites dans la quatrième et dernière poche, appelée « caillette », de l’estomac des enfants ruminants ; elle permet à ces derniers de digérer le lait de leur mère, quand les humains ne le leur volent pas. Possédant la propriété d’accélérer le caillage du lait, la présure est utilisée pour transformer celui-ci en fromage. Elle est le plus souvent prélevée dans la caillette des veaux, parfois aussi dans celle des chevreaux ou des agneaux. Important : les enfants ruminants doivent être tués avant leur sevrage, car leur caillette cesse de produire de la présure dès qu’ils n’ont plus besoin de digérer du lait.

En résumé, voici ce que l’on a coutume de faire pour être en mesure de consommer du fromage :

1) Masturber des taureaux pour leur prendre du sperme, comme vous pouvez le voir ci-dessous.

Prélèvement de sperme de taureau

Cette semence est gardée en conserve à -180 °C dans de l’azote liquide. À noter : l’azote liquide n’existe nulle part sur terre à l’état naturel.

2) Enfoncer son bras dans l’anus des vaches et une tige dans leur vagin pour déposer ce sperme dans leur utérus afin de les inséminer.

insemination vache

3) Tuer les enfants dès le plus jeune âge pour utiliser leur caillette et s’emparer du lait que les mères produisent à leur intention.

Veau

Notre belle doxa considère que tout cela est naturel.

Mais est-ce moral de donner des croquettes végétales à un chien ? J’ai déjà entendu cette question en diverses circonstances ; souvent, elle est prononcée avec des sourcils froncés et sur un petit air entendu laissant supposer que la réponse est évidemment : « non ». Rien ne saurait être davantage « contre nature » !

J’ai un doute. Manger du fromage est-il vraiment beaucoup plus « naturel » que de nourrir un chien avec des croquettes végétales ? Au sujet du fromage, ajoutons que des vaches ont été nourries avec de la farine animale (ce qui a conduit au scandale de la vache folle ; pas parce que c’était de la farine animale, à cause du prion) ; personne ne se demandait alors si c’était naturel de rendre les vaches carnivores.

Je reprends ici mon énumération de choses considérées comme naturelles :

– donner du lait de vache aux chats ;

– donner du poisson de haute mer aux chats et aux chiens ;

– masturber des taureaux et conserver leur sperme dans de l’azote liquide (qui rappelons-le n’existe pas à l’état naturel) ;

– sodomiser des vaches avec le bras ;

– rendre les vaches carnivores ;

– transformer les loups en caniches, chihuahuas, ou autres, et les vêtir avec des poils de moutons ;

– arracher les testicules aux coqs et les nourrir avec du lait de vache ;

– transformer les sangliers en cochons, puis couper ces derniers en tout petits morceaux pour les enfourner dans leurs propres boyaux ;

– gaver des canards pour ingérer leur foie malade ;

– au cirque, faire sauter des fauves dans un cercle de feu, ou faire pédaler des ours sur un vélo ;

– enfermer des dauphins dans une piscine pour les contraindre à faire tourner des ballons sur leur nez ;

– consommer du lait de vache ou de chèvre quand on est un être humain ;

– etc.

Toutes ces sortes de choses sont naturelles et de bon aloi. Alors que donner des croquettes végétales à un Poupoune… Houlala ! ce serait une forfaiture contre nature !

Mais oui ! Mais oui ! Je vais vous parler du lieutenant Caulombo ! J’y arrive justement.

Complètement largué par cette notion de « nature », je prends aimablement congé de mes hôtes et je rentre chez moi. J’ai dans l’idée de demander de l’aide au lieutenant Caulombo. Il n’habite pas très loin de chez moi.

Nous nous sommes croisés quelques fois et il m’a toujours salué avec un aimable sourire. Cela m’encourage à prendre contact avec lui.

Vous devez savoir qu’après avoir exercé longtemps pour la criminelle, le lieutenant Caulombo est à présent employé par le Bureau d’Investigation des Idées Inexplicables, dont le sigle est BIII (couramment appelé B3I), qu’il a lui-même contribué à fonder.

Comme il demeure à quelques pâtés de maisons de chez moi, je décide d’aller sonner à sa porte. Il doit être chez lui, car sa vieille Peugeot grise est garée sous les tilleuls devant sa maison. J’appuie sur la sonnette. Trois secondes plus tard, c’est lui qui ouvre :

— Monsieur Peter Faulk ! s’exclame-t-il. Bonjour !

Je suis très surpris qu’il ait retenu mon nom et j’en suis très flatté.

— Bonjour Lieutenant Caulombo ! Je voudrais vous parler de quelque chose qui me préoccupe. Auriez-vous un peu de temps à me consacrer ?

— Bien sûr, je vous écoute. Flânons un peu dans le lotissement, vous m’expliquerez tout.

Tandis que nous marchons calmement, je lui raconte tout au sujet de ce qui me préoccupe. Je n’oublie rien : Poupoune, Mimie, les croquettes contre nature, alors que le fromage… Apparemment très intéressé par le sujet, il se touche de temps en temps le front ou la tête et prend des notes sur son calepin. Notre discussion prend cependant fin au bout d’une demi-heure, car il doit interroger quelqu’un pour une autre affaire. S’engageant à réfléchir à la mienne et à passer me voir demain dès que possible, il prend congé de moi sur cette promesse.

*

Ma nuit est très agitée ; je rêve que Poupoune voyage dans le temps, avec son pull vert et son chouchou sur la tête. Accompagné par deux amis, un basset teckel et un chihuahua, il se retrouve dans un très lointain passé. Tous les trois expliquent à une meute de loups que dans le futur une écrasante majorité de leurs descendants leur ressembleront et qu’ils feraient bien, d’ores et déjà, de s’entraîner à manger des poissons des profondeurs océaniques déshydratés.

*

Le lendemain en début d’après-midi, le lieutenant Caulombo est chez moi. Nous sommes attablés dans le jardin à l’ombre de mon sycomore.

Le célèbre détective me regarde avec son célèbre sourire mystérieux puis se met à fouiller dans toutes les poches de son célèbre imperméable pour en sortir son célèbre calepin. Il le consulte à bout de bras, car il est visiblement presbyte.

— J’ai pris des notes, me dit-il.

— Oui ?

J’ouvre mes oreilles comme un hippopotame ouvre la bouche quand il bâille.

— Voyons, voyons… Où ai-je écrit ça ?… Ma femme me dit souvent que je vais finir par me perdre dans ce carnet et qu’on ne me retrouvera jamais… Ah, voilà ! j’ai trouvé. J’ai noté deux usages principaux différents du mot « nature ». Car tout vient de là, n’est-ce pas ? Si nous voulons comprendre ce que signifie « naturel » ou « contre nature » nous devons bien connaître le mot nature.

— Certes ! acquiesçai-je. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ça ne va pas de soi.

— Je vais vous dire ce que j’ai pu comprendre à ce stade. J’ai trouvé ça dans l’encyclopédie de ma femme. Vous savez, ma femme a une encyclopédie… Mais bon ! je ne sais pas pourquoi je vous dis ça. Venons-en aux faits. Donc, je vous parlais de deux significations.

Il baisse son carnet pour me regarder :

— Je vous écoute.

— Premièrement : dans son usage le plus courant, ce mot désigne les paysages qui nous entourent. Les arbres, les prés, les fleurs, les lacs, les montagnes, les cours d’eau, les mers… tout ce genre de choses. Il est très probable que les arbres, les prés, les fleurs, les lacs, les montagnes, les cours d’eau, les mers… se moquent éperdument de ce qu’on donne à manger aux chiens et aux chats. Ce n’est donc pas cette nature-là que nous offensons par ce choix alimentaire pour nos animaux. Pas vrai ?

J’opine franchement d’une mimique explicite. Il tourne une page de son carnet, lit quelques secondes et poursuit :

— Pour synthétiser cette acception, dans un sens moins bucolique, le mot nature veut dire : tout sauf nous. Nous les êtres humains, et ce qui vient de nous. Nous ne faisons donc pas partie de la nature. Par exemple, un barrage construit par nous n’est pas naturel alors qu’un barrage construit par des castors est naturel. Une maison ou une ville ce n’est pas naturel, alors qu’un terrier, un nid ou une termitière c’est naturel. Vous me suivez ?

— Parfaitement, Lieutenant.

— Donc, dans ce cas, par définition, tout ce que nous faisons, de quelque manière que nous le fassions, n’est pas naturel. Qu’importe ce que nous pourrions donner aux chiens et aux chats, ce ne serait pas naturel, car le simple fait de leur donner à manger n’est déjà pas naturel, puisqu’il s’agit d’une intervention humaine.

Il se tait un moment comme pour s’assurer que je l’écoute.

— Vous avez toute mon attention, Lieutenant.

— Je vais parler de la deuxième signification à présent. Vous allez voir qu’elle est en contradiction avec la première puisque celle-ci nous inclut. Scientifiquement, « nature » est un synonyme de « Univers ». C’est-à-dire que ce mot désigne le grand tout. On parle, par exemple des quatre forces fondamentales de la nature, ou des lois de la nature. Bien sûr, il ne s’agit pas, comme dans la législation humaine, de lois auxquelles nous devons obéir, mais de lois auxquelles nous ne pouvons pas désobéir. Rien dans tout l’Univers n’est capable de se soustraire aux lois de la nature. Il serait donc ridicule d’imaginer que la nature pourrait nous désapprouver en cas de désobéissance, puisque nous sommes incapables d’enfreindre ses lois. Pas plus qu’un caillou n’est capable de tomber vers le haut pour faire la forte tête. Comme les cailloux, nous sommes des produits de la nature soumis à ses lois. Donc, dans ce cas, par définition, tout ce que nous faisons, de quelque manière que nous le fassions, est forcément naturel. Même donner des croquettes végétales aux chiens et aux chats.

— D’accord, Lieutenant. Ce n’est donc encore pas cette nature-là que nous offensons en donnant telles ou telles croquettes à nos animaux de compagnie.

— Nous sommes d’accord ! Ce n’est pas cette nature-là non plus.

Déçu, je demande :

— Mais alors ? Que veut dire « ce n’est pas naturel » et « c’est contre nature » dans le cas des croquettes ?

Il tire une bouffée ou deux sur son cigare en se grattant la tête. Puis un œil à moitié fermé à cause de la fumée, il me fixe un moment, tourne une page de son carnet et demande :

— Avez-vous du feu, s’il vous plaît ? Mon cigare est en train de s’éteindre.

— Bien sûr, Lieutenant.

Je vais chercher un briquet dans la maison et je reviens lui donner du feu. Il aspire calmement deux bouffées, me regarde d’un air énigmatique, tourne une page de son carnet et déclare :

— On est bien dans ce quartier, pas vrai ?

— Oui, oui… J’y suis bien.

— C’est ma femme qui a eu l’idée d’habiter ici. Elle a beaucoup insisté. Finalement, je ne le regrette pas.

Prenant conscience que je suis étonné par son brusque changement de propos, il reprend :

— Penchons-nous à présent sur l’expression « contre nature ». Elle donne à penser que la nature possède une volonté et que si nous agissons contre son bon vouloir nous risquons de la contrarier ; certains redoutent même d’être punis d’une certaine manière. Il est pourtant facile de trouver un exemple, parmi tant d’autres, ou c’est une très bonne idée de s’opposer à la nature. Une des quatre forces fondamentales de la nature, l’attraction universelle, appelée aussi gravitation, fait que nous tombons en chute libre dès qu’il n’y a plus de support sous nos pieds. Nous connaissons un moyen efficace de nous opposer à l’effet de cette force en cas de chute justement. Il s’appelle le parachute. On pourrait dire que ce dispositif est contre nature. La nature n’a pourtant jamais puni un parachutiste d’utiliser un parachute qui « désobéit » à l’effet de la force d’attraction universelle ; elle n’a pas non plus récompensé quelqu’un pour avoir sauté sans parachute ; les conséquences d’une telle imprudence semblent même prouver l’inverse. Il est très difficile d’imaginer une action susceptible de déchaîner le courroux de la nature, car celle-ci n’a pas plus de pensée qu’un caillou. Si vous jetez un caillou en l’air, bien à la verticale, il vous retombera sur la tête, mais pas parce que vous avez agi d’une manière contre-caillou, car le caillou s’en moque qu’on le lance comme ceci ou comme cela. Simple caillou qu’il est, il n’a aucune intention. Pour la nature, c’est la même chose : son comportement lui est imposé par ce que nous appelons ses lois.

— Si j’ai bien suivi, Lieutenant, l’expression « contre nature » n’a pas plus de sens que l’expression « contre cailloux ».

— À ce stade de mon enquête, c’est ce que j’en conclus, en effet. Pour poursuivre mes investigations, rencontrer vos voisins me serait sans doute utile. J’ai quelques questions à leur poser, parce qu’il y a quelques détails qui me tracassent. Et, moi, vous savez… quand quelque chose me tracasse, ça me tourne dans la tête, ça ne s’arrête plus. Ma femme le voit bien d’ailleurs, quand quelque chose me tracasse.

— Je vais faire tout ce que je peux pour que vous puissiez les rencontrer au plus tôt, Lieutenant.

*

J’ai organisé la rencontre. Le lendemain, en début d’après-midi, Caulombo arrive dans son éternel imperméable au volant de son atemporelle Peugeot grise qu’il gare sous les tilleuls du parking. Je vais à sa rencontre. Aussi ébouriffé que d’habitude, il sort de son vaillant véhicule dont la porte grince en se refermant. Nous nous serrons chaleureusement la main.

— Bonjour, Lieutenant ! Venez, ils vous attendent.

— Bonjour, monsieur Faulk ! Je vous suis.

Les Untel nous accueillent poliment, mais un peu guindés.

— Bonjour, m’sieur dame ! Je suis le lieutenant Caulombo, détective d’investigation des idées inexplicables.

— Entrez, Lieutenant, entrez ! s’exclame, M. Untel.

*

Nous sommes sur la terrasse du couple qui subvient aux besoins de Poupoune. Devant nous s’étend une pelouse surveillée par quelques nains de jardin.

— Ah, si ma femme voyait ça ! s’exclame le lieutenant en montrant une petite fontaine qui fait entendre un léger bruit d’eau. Elle adore ce genre de choses, ma femme.

Les Untel semblent flattés. Nous nous asseyons tous autour de la table sauf le lieutenant qui pose son séant sur un gros escargot en béton qui décore la terrasse. Avisant l’expression de surprise des Untel, il se relève aussitôt et présente ses excuses.

— Oh, pardon ! Je suis désolé.

Pendant que nos hôtes lui assurent qu’il n’y a aucun mal, il fouille dans toutes les poches de son imperméable. La fumée de son cigare coincé au bord des lèvres le fait grimacer. Il finit par trouver son calepin qu’il commence à consulter en s’asseyant, comme nous, sur une chaise près de la table.

— Voilà, dit-il. Non… Ce n’est pas ça… ça c’est la liste des commissions que ma femme m’a confiée… attendez… Je vais trouver… Ah ! Voilà ! Je voulais vous poser une question, m’sieur dame ! Il s’agit de quelque chose qui me turlupine… vous savez, moi, quand quelque chose me turlupine…

Les Untel font montre de leurs dispositions à répondre par une expression faciale explicitement ouverte et aimable, mais l’arrivée du caniche distrait le lieutenant :

— Ah ! mais… ce doit être Poupoune, n’est-ce pas ?

Après quelques échanges de paroles diverses au sujet de ce lointain descendant de ce qui fut des loups, la conversation en rapport avec le but de cette rencontre reprend et le lieutenant commence à poser ses questions :

— Que pensez-vous de ce qui est naturel ? Par exemple les produits naturels, les cosmétiques, la nourriture, la médecine naturelle, les engrais naturels, tout ce genre de choses, quoi.

Nos hôtes disent tout le bien qu’ils pensent de tous les produits naturels et fustigent tout ce qui est chimique.

Le lieutenant tourne quelques pages de son calepin et dit :

— Vous semblez opposer la nature à la chimie. N’est-ce pas ?

— Ah, ça oui ! s’exclame le couple d’une seule voix.

Dans une attitude de grande réflexion, le détective lève sa main droite pour poser son index sur son front plissé et son pouce sur sa tempe.

— Eh, bien… Ce qui me tracasse, voyez-vous, c’est que… Je ne suis pas un scientifique, mais j’ai beaucoup consulté l’encyclopédie de ma femme. Et je suis certain d’avoir appris que dans la nature, il n’existe aucun corps, aucune substance, aucune matière qui ne soit pas chimique. Les plantes, l’air que nous respirons, votre cher Poupoune, nous-mêmes, tous les animaux du monde, la planète toute entière et tous les astres du cosmos. Tout cela est chimique. L’Univers tout entier est chimique. L’eau la plus pure est chimique : H₂O, n’est-ce pas ? Donc, comment faites-vous une différence entre un produit dit naturel et un autre dit chimique, puisqu’en fin de compte tous les deux sont chimiques ? Si vous pouviez apporter une réponse à cette question, vous m’aideriez beaucoup dans mon enquête.

Les Untel semblent embarrassés. Le lieutenant consulte son calepin, les regarde, consulte encore son calepin, puis ajoute :

— Non, décidément, je ne comprends pas. Je ne suis pas scientifique, comme je vous l’ai dit, mais quand vous me dites « un produit naturel ou chimique », c’est un peu comme si vous me disiez un bruit « naturel ou sonore ».

Je viens au secours des Untel qui semblent ne pas savoir comment s’en sortir :

— Peut-être que par « chimique », ils veulent dire : fait par les humains. Et par « naturel » qui n’est pas fait par les humains.

— Oui, bien sûr ! s’écrie le maître de Poupoune. C’est ça.

— Évidemment, c’est ce que nous voulons dire ! confirme sa femme.

Le lieutenant opine du chef :

— Comme ça, je comprends mieux… Merci.

Nos hôtes sont visiblement soulagés, mais le détective semble toujours très préoccupé :

— Je comprends beaucoup mieux. Vous n’opposez donc pas la nature à la chimie, mais ce qui existe sans notre intervention à ce que notre intervention transforme ou fait exister. N’est-ce pas ?

Manifestement un peu perdus, les Untel acquiescent de moyenne grâce. L’homme à l’imperméable permanent reprend :

— Je comprends beaucoup mieux, en effet, mais j’ai un autre problème du coup. Quelque chose d’autre me tracasse.

Il se touche le front, comme s’il pouvait à travers son crâne tâter ses pensées pour les retrouver.

— Quoi donc, Lieutenant ? s’enquiert Mme Untel.

— Eh bien… Si je ne me trompe pas… Le sida, la malaria, la pneumonie, la syphilis, la tuberculose, la salmonellose, la peste, la rage, le choléra, la maladie de Lyme, toutes les hépatites… toutes les maladies infectieuses sont d’origine naturelle. Tous les champignons mortels comme l’amanite phalloïde, les baies toxiques, les nombreux végétaux vénéneux, les tiques, les poux, tous les parasites en général, les mycoses, la gale… sont des œuvres de la nature. La prédation. Les cyclones, les tempêtes, les tsunamis, les grandes sécheresses et les inondations, les tremblements de terre… toutes les catastrophes naturelles sont par définition naturelles.

Le lieutenant observe le couple en affichant l’expression sincère de quelqu’un qui essaie de résoudre un problème qui le travaille. Il boit sa tasse de café d’un seul coup et la repose sur la table :

— Serait-ce abusé de vous en demander encore un peu, s’il vous plaît ? J’ai très mal dormi cette nuit, voyez-vous, avec toutes ces questions qui me hantent.

Monsieur Untel dit qu’il n’y a pas de mal puis se précipite dans la cuisine et revient avec la cafetière pour servir le détective.

— Merci beaucoup, Monsieur Untel ! Votre café est délicieux. Si tout ce qui existe à l’état naturel est vraiment mieux que tout ce qui est dû à notre intervention, vous préféreriez la rage au vaccin contre la rage, la grêle au confortable abri de votre maison. Vous aimeriez mieux grelotter que vous chauffer, subir la fièvre que de prendre un fébrifuge. Pour résumer, vous partiriez nu dans la campagne ou dans une jungle quelconque pour y vivre comme un lapin, un singe ou n’importe quel animal sauvage. Vous pourriez éventuellement cultiver un peu de terre, à condition toutefois de la creuser et la retourner avec les mains, car les outils de métal que vous connaissez ne sont pas naturels, puisqu’ils sont de fabrication humaine.

Les Untel conviennent que tout ce qui est naturel n’est pas forcément bienfaisant et que tout ce qui vient de l’être humain n’est pas nécessairement inquiétant ou dangereux. L’homme à l’imperméable antédiluvien conclut :

— Nous devons donc convenir que dire de quelque chose que c’est naturel pour sous-entendre que c’est meilleur ou sans danger n’a aucun sens et que la mention « naturel » n’est qu’un argument marketing, sans aucune réelle signification. Je vais donc inscrire cette idée dans la liste des idées inexplicables du B3I. Je vous remercie pour l’aide que vous m’avez apportée, m’sieur dame. Croyez bien que je ne manquerai pas de parler de votre aimable assistance à mes supérieurs.

Le détective se lève :

— Je dois vous laisser à présent. Au revoir et encore merci beaucoup, Madame et Messieurs.

Les Untel exhibent la tête de quelqu’un qui serait partagé entre deux sentiments : d’un côté, la fierté d’avoir contribué à une enquête du B3I, de l’autre, l’embarras de devoir remettre certaines de leurs idées en question.

— On ne vous chasse pas ! dit la « maman » de Poupoune.

— Sûr que non ! ajoute son mari.

Mais le lieutenant est déjà dans le couloir, prêt à sortir. Monsieur Untel s’apprête à aller lui ouvrir la porte, mais l’enquêteur revient avec deux doigts sur le front :

— Oh ! s’exclame-t-il. J’allais oublier ! J’ai une dernière question.

Le couple l’encourage à la poser.

— C’est une question personnelle, prévient-il. Que pensez-vous de l’alimentation dite naturelle ?

Pour ce qui est de la nourriture, les deux époux assurent que le naturel est certainement mieux.

— Par exemple ? demande l’homme à la 403 grise héroïque.

— Je ne sais pas, moi… les fruits et les légumes, par exemple. Le plus naturel possible, c’est mieux, assure Mme Untel.

— Le plus naturel possible… voulez-vous dire des végétaux sauvages, par exemple ?

— C’est sans doute ce qu’il y aurait de mieux, oui.

— Ça alors ! Quelle coïncidence ! Figurez-vous que ma femme se passionne pour l’origine des fruits et légumes. Je vais vous montrer quelque chose.

Le lieutenant passe au peigne fin toutes les poches de son imperméable :

— Où ai-je mis ça encore ?… Ah, voilà !

Il pose une photo sur la table :

Veau

Qui de vous pourra me dire ce qu’est cette chose ? C’est ma femme qui m’a mis au défi de le deviner. J’avoue que je me suis longtemps creusé la tête avant qu’elle ne me donne la solution parce qu’en fait je ne trouvais pas. Alors, serez-vous meilleur que moi ?

— Une sorte de racine visiblement, dit M. Untel.

— Une espèce de drôle de navet difforme ? propose sa femme.

Plutôt que de dire une énormité, je préfère questionner :

— Ça se mange ?

— Ceci est une carotte sauvage, m’sieur dame.

*

À la fin de son enquête le lieutenant Caulombo a rédigé son rapport pour le B3I. Et… vous savez quoi ?

J’ai eu l’honneur et la joie d’être embauché par l’administration pour l’assister dans ses enquêtes et la rédaction des rapports.

Bureau d’investigation des idées inexplicables

Détective d’investigation : Lieutenant Caulombo

Assistant rédacteur : Peter Faulk

Enquête sur les idées véhiculées par l’emploi des termes « naturel, contre nature, et chimique ».

• « C’est naturel » ou « C’est chimique »

Ce produit est chimique alors que celui-ci est naturel n’a aucun sens, car il n’existe rien de matériel dans l’Univers qui ne soit pas chimique.

(Définition Larousse du mot chimie : « Partie des sciences physiques qui étudie la constitution atomique et moléculaire de la matière et les interactions spécifiques de ses constituants. »)

En conséquence, dire d’un produit qu’il est chimique est aussi utile que de préciser qu’un son est acoustique.

Conclusion : « L’idée qu’une substance, dite naturelle, puisse ne pas être chimique » est une idée inexplicable.

• « C’est naturel » ou « Ce n’est pas naturel »

Préciser qu’un produit est « naturel » pour sous-entendre qu’il est de meilleure qualité ou qu’il est sans danger n’a aucune signification. Il s’agit la plupart du temps d’un pseudo-argument purement commercial. Condamner quoi que ce soit, au seul motif que ce n’est pas naturel, n’a aucun sens, puisque ce qui existe hors de toute intervention humaine n’est pas systématiquement bon. En effet, s’il est indéniable que certaines actions humaines sont nuisibles, funestes et condamnables, il demeure toujours vrai que nombre de choses indésirables existent hors de notre responsabilité.

Conclusion : l’idée que quelque chose de naturel est forcément meilleur que quelque chose d’artificiel est une idée inexplicable.

• « C’est contre nature »

Si on utilise le mot nature pour signifier : tout ce qui existe sauf ce qui a un rapport avec l’être humain (Définition Larousse : « Ensemble des principes, des forces, en particulier de la vie, par opposition à l’action de l’homme »), toutes nos actions sont par définition « contre nature ».

Si on utilise le mot nature pour signifier : tout ce qui existe, y compris l’être humain (Définition Larousse : « Le monde physique, l’Univers, l’ensemble des choses et des êtres, la réalité »), dans ce cas, aucune de nos actions n’est par définition « contre nature » puisque nous sommes des produits de la nature.

Conclusion : « être contre nature » est une idée inexplicable.

 

*

Voici donc comment j’ai eu la chance de faire la connaissance du célèbre détective et de trouver un emploi au B3I.

En réalisant que donner des croquettes végétales à un chien est pour beaucoup « contre nature », alors que manger du fromage est pour les mêmes « naturel », je finis par me demander si « contre nature » n’est pas tout simplement employé pour dire : « contre mes habitudes » « contre les idées préconçues du moment » tout simplement : « contre la doxa ».

 

Appel à la nature

Dire d’une chose qu’elle est « naturelle » pour sous-entendre qu’elle est bonne est un argument fallacieux bien connu depuis longtemps en rhétorique. Ce sophisme porte le nom d’« Appel à la nature » (en latin argumentum ad naturam). Cette manœuvre rhétorique est très utilisée en marketing.

Pour en savoir plus

Compléments

Apprendre à sodomiser « naturellement » une vache avec le bras

Pour apprendre à masturber « naturellement » un taureau, je n’ai pas cherché de lien. Je suppose qu’un costume de vache pour l’aguicher est recommandé (reste à se protéger avec un pantalon blindé, et un slip en tôle, on ne sait jamais avec la nature).

Pour apprendre à tuer les enfants bovins, leur ouvrir le ventre et s’emparer de leur caillette, je n’ai pas cherché d’infos non plus. Pas très motivé…

 

 

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