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Corrida. Grand spectacle de souffrance et de mort

Corrida

 

Tuer pour le plaisir

Par son nombre de victimes, la corrida est considérablement moins meurtrière que la consommation de chair. C’est indéniable ! En proportion, c’est un peu comme si nous comparions le nombre de crimes permis par un grand marchand d’armes avec les quelques meurtres commis par un tueur en série. La corrida mérite pourtant une médaille dans cet exposé macabre du comportement de notre espèce. Elle tire en effet son épingle du jeu, non par le nombre, donc, mais par la cruauté toute particulière de ses meurtres. Ben, oui, on se rattrape comme on peut ! Alors que la plupart des gens qui consomment de la chair, du cuir et même de la fourrure ne font pas le lien entre leur consommation et les crimes qu’ils délèguent sans en avoir conscience, ceux qui assistent à des corridas sont là pour regarder en direct un taureau se faire transpercer le corps. Ils le regardent et y prennent suffisamment de plaisir pour payer pour ça. C’est dire s’ils s’éclatent ! La souffrance est leur spectacle.

Corrida,l'agonie fait sourire

Bien sûr, il y en a pour prétendre que c’est un art. L’art raffiné du sadisme ?

Si, quelque part sur terre, un président est élu avec 90 % des suffrages, tout le monde, fort à raison, trouve cela très louche. Mais quand des types en chaussettes roses gagnent à 99,9999999 % du temps leurs combats truqués contre les taureaux, les spectateurs ne se posent aucune question sur la loyauté de l’affrontement. Lorsqu’un taureau ne s’avère pas plus dangereux qu’un lapin, c’est sûr que l’on connaît l’issue du pseudo-combat d’avance et que l’on n’est présent que pour voir souffrir celui qu’on a mis là pour donner en spectacle sa souffrance aux consommateurs friands de ça. Voyez comme il souffre, voyez comme il saigne ! Régalez-vous !

Corrida. Grand spectacle de souffrance et de mort.
Corrida. Grand spectacle de souffrance avec sang qui coule.

Il n’y a pas que la souffrance du taureau. Pour que tout le monde en ait pour son argent, nombre de chevaux sont aussi donnés en sacrifice. Beaucoup finissent encornés dans une terrible agonie. En 1928, Primo de Rivera promulgua un décret qui rendait le caparaçon protecteur pour les chevaux des picadors obligatoire. Ce fut un tollé chez les aficionados qui se plaignirent d’atteinte à la « vraie corrida ». Si la souffrance n’était pas elle-même le spectacle, comment expliquer leur réaction ? Un cheval éventré, avec les intestins qui pendent, encorné par un taureau qui baigne dans son sang, rendu fou à force de se faire piquer… C’est de l’art ? L’art de faire souffrir dans l’arène et de se repaître de souffrance dans les gradins ?

Corrida. Grand spectacle de souffrance d'un cheval.

 

Le torero Victor Barrio, 29 ans, est mort samedi 9 juillet 2016 des suites d’un coup de corne lors de la feria de Teruel, a annoncé l’AFP (Agence France-Presse). Le dernier décès d’un torero en Espagne remonte à 1985, quand José Cubero, 21 ans, est mort, encorné au cœur. « L’Espagne n’avait pas vécu pareille horreur depuis 30 ans », titrent les journaux. L’horreur en question les chevaux la vivent souvent et les taureaux la subissent chaque fois. Même dans les cas, si rares qu’ils font les titres des journaux, où ils triomphent du mec en chaussettes roses, c’est la mort qui les attend au bout du compte. Quelque temps avant que l’événement du 9 juillet 2016 ne survienne, j’avais vu à la télé un aficionado expliquer que quand le taureau gagnait, on récompensait sa bravoure en lui garantissant une retraite paisible dans un refuge créé uniquement à cette fin. Je me souviens d’y avoir cru, me disant même qu’il ne devait pas y avoir foule dans le refuge en question. Je m’étais demandé combien il pouvait bien y avoir de taureaux. J’ai appris grâce à la mort de Victor Barrio que le type de la télé disait de la matière fécale, car en fait non seulement Lorenzo, le taureau, vainqueur, a été abattu, mais on a même tué la pauvre vache qui était sa mère. Le grand quotidien espagnol El País a révélé, le 11 juillet 2016, que la tradition tauromachique prévoyait la mise à mort de la mère du taureau Lorenzo, baptisée Lorenza, afin de « tuer la lignée » de l’animal désigné comme « assassin ». Nous mesurons là les valeurs de cet art !

Corrida. Grand spectacle de souffrance d'un cheval.

Ce cheval, qui vient de se faire éventrer, court en traînant ses intestins sur le sol. Il succombera dans d’atroces souffrances. Mais, il sera aussitôt remplacé par un autre cheval pour que le spectacle se poursuive.

 

Et puis, il y a une chose que je me suis toujours demandée, à propos de la prétendue « bravoure de l’homme qui affronte la bête », c’est pourquoi, chaque fois qu’un chaussettes-roses est en difficulté, d’autres de ses congénères viennent à son secours pour éloigner la bête et pour l’emporter loin du danger. Alors que, quand le taureau est lui-même en difficulté, personne n’est là pour l’aider.

Je partage le sentiment de Georges Courteline qui a écrit :

« Mon exécration des courses de taureaux s’est étendue petit à petit jusqu’à ceux qui les fréquentent. L’idée que des hommes peuvent prendre de l’amusement, les uns à tâcher de rendre féroces des animaux qui ne l’étaient pas, les autres à voir agoniser des chevaux éventrés, recousus puis éventrés une deuxième fois, me fait envelopper les seconds du même dégoût que m’inspirent les premiers. »

 

Heureusement, il y a des opposants

Pour soutenir le combat contre la tauromachie, qui coûte la vie à quelque 250 000 taureaux chaque année dans le monde, vous pouvez apporter votre aide au CRAC1 Europe qui milite depuis de nombreuses années pour l’abolition de la corrida.

Le 10 septembre 2016, des milliers d’Espagnols anticorrida sont descendus dans les rues de Madrid pour réclamer l’abolition de la tauromachie. PACMA2 appelait à « en finir avec tous les spectacles taurins et festivités sanglantes ». Fondé le 24 février 2003, ce parti animaliste mobilise de plus en plus de militants ; il a obtenu plus de 284 000 voix aux élections législatives de juin 2016.

 
 
 

Cet article est extrait de
VÉGANE POUR LAIT NUL
VÉGANE POUR LAIT NUL

 
 
 

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1 Comité Radicalement Anti Corrida www.anticorrida.com/crac-europe/.

2 Parti Animaliste Contre la Maltraitance Animale.

Du lait ou des plumes

Du lait ou des plumes

 

Fiction :

Pour mesurer à quel point l’éducation a façonné ce que nous sommes, petite histoire vous mettant vous-même en scène. Imaginez :

« Vous êtes invité quelques jours à la campagne chez une personne. Vous mangez chez elle. À la fin du repas, elle vous fait goûter un très bon fromage. Le soir, avant d’aller vous coucher, elle vous propose un grand verre de lait frais ; comme vous aimez ça, vous acceptez volontiers. Le lendemain matin, pour le déjeuner, vous buvez un excellent chocolat au lait, ou café au lait, avec des tartines de beurre.

Vous vous étonnez que ce dernier soit en motte, mais comme vous êtes à la campagne, vous imaginez que votre hôte se fournit au détail chez un paysan du coin et vous trouvez ça plutôt sympa, nature.

— Tu achètes ton beurre au détail ? lui demandez-vous.

— Oui. Tous mes produits laitiers, d’ailleurs. Fromage, lait, beurre. J’achète chez la voisine.

— Ah bon ! vous enthousiasmez-vous. Elle a des vaches ?

— Non. Elle n’en a pas que je sache.

— Mais… d’où vient le lait ? vous étonnez-vous.

— C’est le sien.

— … ?¿

— Oui, le sien. C’est elle qui le produit. C’est le lait qui sort de ses propres seins. C’est du lait de femme, quoi ! Tu en fais une tête ! »

 

Voilà donc l’histoire en question. Comment réagirions-nous (« nous » car je me situe dans le lot) ? Combien vomiraient ? Combien piqueraient une crise ? Combien insulteraient l’hôte ?… Combien trouveraient ça sympa et en redemanderaient ?

Nul besoin de former de grands « spécialistes des réactions de ceux qui apprennent qu’ils ont consommé du lait de femme à leur insu » pour augurer que nous serions presque tous choqués.

Il apparaît donc que, nous humains adultes, nous trouvons tous qu’il est plus sensé de consommer du lait de vache ou de chèvre que celui de notre propre espèce.

Celui d’une vache inconnue : « Oui, avec plaisir ! »

Celui d’une femme : « Non ! Mais quelle horreur ! C’est dégoûtant ! Vous êtes fou ! Allez vous faire soigner, grand malade ! »

À propos de malade, il n’y a pas quelque chose qui s’est cassé dans notre bocal, là, à un moment donné ? Nous sommes la seule espèce sur toute la Terre à consommer du lait à l’âge adulte parce que ce serait indispensable à notre santé. Aucune autre espèce sur Terre n’a besoin de ça pour vivre. Ces vaches épuisées que nous conduisons à l’abattoir pour les manger sont un peu nos mères forcées, si on y pense.

En tout cas, faire partie de l’espèce supérieure pour, au final, être dépendant d’une vache, c’est ballot, moi, je pense. C’est ballot ! Oh, que c’est ballot !

Uchronie :

Je me suis surpris à m’interroger (oui, il m’arrive de me surprendre en train de me poser des questions). Que se serait-il passé si on exploitait des autruches au lieu de vaches ? Nous baladerions-nous tous dans les rues avec des plumes d’autruche dans le cul en pensant que c’est indispensable pour notre santé ? Entendrions-nous à la téloche une publicité : « Les produits plumiers sont nos amis pour la vie ! tralala… » ? Est-ce qu’on demanderait, sur un ton « soit raisonnable un peu, insensé que tu es ! », à ceux qui refuseraient de porter des plumes dans l’anus : « Tu ne portes aucune plume ! Ne penses-tu pas que c’est un peu extrême comme position ? »

Je n’ai pas su répondre à ces questions uchroniques. Mais, bon… tout de même, hein ! N’en demeure pas moins vrai que faire partie de l’espèce supérieure pour être dépendant des vaches… c’est ballot, ballot ! Non ?

Co et Ga anciennes poules de batterie

Co et Ga, anciennes poules de batterie

 

Nous étions véganes depuis moins de trois mois quand ma moitié me fit une proposition :

— Si nous adoptions deux poules de batterie ?

Michael Pie 1

Nous avions vu et lu différentes sources d’information au sujet de l’enfer que vivent ces oiseaux, et leurs terribles épreuves l’avaient plus touchée que je ne m’en étais rendu compte. Je n’y avais pas songé moi-même, mais je trouvais que c’était une bonne idée ; d’autant plus que j’avais le projet qui commençait à se préciser d’enquêter moi-même pour me forger ma propre opinion sur les élevages en batterie.

J’enfonçai mon regard naturellement suave dans le sien en froncedessourcillant interrogativement.

— Ce serait bien, non, d’en sauver deux de l’abattoir ? insista-t-elle.

— Dac !

Une vieille caisse, quelques bouts de bois, des vis, des clous et un tout petit bout de grillage… une heure après, nous avions un poulailler des plus accueillants ; un petit tour à la coopérative agricole du coin et nous revenions avec 10 kg de graines pour poules, un sac de foin et un peu de paille. Nous étions prêts. Il ne manquait plus que les deux oiseaux.

Lors de nos promenades à la campagne, nous avions fait la connaissance de quelques paysans. Après en avoir questionné quelques-uns, nous fûmes en possession de deux adresses de producteurs d’œufs qui élevaient des poules en batterie. Nous nous rendîmes chez l’un d’eux.

Long chemin de terre au milieu des vignes, nuages de poussière derrière nous, alignement de grands peupliers… je vous passe les descriptions bucoliques soporifiques. Au bout de ce chemin s’étirait un grand hangar de quelque 150 mètres de longueur sur 40 ou 50 de largeur. À côté se tenait une vieille ferme, ou plutôt, ce qui avait été une vieille ferme, car c’était à présent une dépendance faisant office de stockage et de lieu de vente d’œufs et sans doute d’habitation pour les éleveurs. Nous nous arrêtâmes non loin d’une petite enceinte en brique destinée à ranger les poubelles, à mi-chemin entre le hangar et ce qui fut une ferme. Nous sortîmes de la voiture, balayant les environs d’un regard scrutateur.

— Regarde ! froncedessourcilla-t-elle, en fixant le local significativement.

Deux cadavres de poules gisaient sur le couvercle d’une poubelle, l’une des têtes pendouillant dans le vide. Deux autres voitures étaient garées près de nous, mais on ne voyait personne. Je décidai d’en profiter pour aller voir le grand bâtiment qui ne pouvait être que l’élevage en batterie. À peine avais-je fait quelques pas qu’une voiture s’arrêta devant moi. Vitre baissée, un homme me dit en me désignant l’ex-vieille ferme :

— Si vous voulez acheter des œufs, c’est par là. Il n’y a rien là-bas ! C’est par là qu’il faut aller. Pouvez rester garé là, si vous voulez. Allez-y à pied.

Son foulard rouge autour du cou et sa longue mèche brune s’élançant vers l’avant me firent penser à Lucky Luke.

— Ah, d’accord ! Merci ! largesouriai-je.

L’homme tirant plus vite que son ombre redémarra pour se garer près du là-bas en question. Suivant son conseil, nous nous y rendîmes. Nous entrâmes dans une pièce dans laquelle attendaient quelques clientes et clients et où s’affairaient deux femmes pour les servir. Lucky Luke n’était pas visible ; une porte ouverte dans le fond laissait supposer qu’il avait dû disparaître par là. Les deux femmes s’appliquaient à remplir des boîtes d’œufs en discutant avec leurs clients :

— Eh voilà, Monsieur Machin ! C’est du tout frais…

Vint notre tour :

— M’sieurdame, combien ? Vous avez des boîtes ?

— Nous ne voulons pas d’œufs, informai-je celle qui nous questionnait. Nous voulons vous acheter des poules.

— Des poules ! froncedessourcillèrent les deux femmes. Mais, ce n’est pas le moment. On ne les sort pas encore.

« Sort pas encore » ? se demanda le mec perplexe que je fus.

— C’est-à-dire ? enquêta ma compagne.

— Bernard ! cria l’une d’elles au lieu de nous répondre. Bernard, viens voir !

Sur ce, Lucky Luke, qui selon toute vraisemblance s’appelait donc Bernard, se pointa dans l’entrebâillement de la porte :

— Quoi ?

— Ces M’sieurdame veulent des poules…

Bernard Luke effectua un brusque mouvement de tête pour relever sa mèche et me dit :

— On n’en sort pas, là. Pas avant deux mois, peut-être trois. Repassez…

— Euh… sort ?… Mais encore ? m’enquis-je.

Bien que nous froncedessourcillassions pour faire montre de notre perplexité, cette dernière laissa le bonhomme indifférent. Il disparut à nouveau dans les profondeurs de son entreprise. Une des femmes vint à notre secours :

— Pour l’instant, on les garde, on ne les sort pas. Le mieux c’est de venir comme il vous a dit : dans deux ou trois mois. Vous en prendrez une dizaine, comme ça vous pourrez en congeler.

— Mais on ne veut pas les congeler, dis-je. C’est pour les garder vivantes.

— Ah ! Mais même si je vous en vendais maintenant, elles ne pondraient plus très longtemps, vous savez ?

— Mais, on s’en fout, si elles ne pondent pas.

— Mais, qu’est ce que vous voulez en faire alors ?

— Rien. Leur offrir un poulailler et un bout de terrain pour vivre tranquillement.

— Si c’est pour faire beau dans votre jardin, c’est raté. C’est pas très joli ces poules-là. En plus, elles sont très abîmées, vous savez.

— Abîmées ?

— Oui, esquintées, elles ont presque plus de plumes, tout ça…

— Ce n’est pas grave. Ce n’est pas pour faire beau dans le jardin.

— C’est pour quoi, alors ?

Deux nouveaux clients entrèrent.

— Vous voulez des œufs ou pas ? nous demanda l’autre femme, sur le ton de « on n’a pas que ça à foutre ».

Nous leur présentâmes nos excuses et leur proposâmes de revenir dans deux mois. Elles acquiescèrent avec une impatience à peine dissimulée. Sur ce, nous nous arrachâmes. Il était environ seize heures. Nous étions très déçus de ne pas avoir trouvé les habitantes du poulailler. Restait une deuxième adresse…

Seize heures trente. Route étroite, mais goudronnée cette fois. À gauche, des vignes et des plantations de… ma foi ? À droite, le mur d’une propriété derrière lequel s’élevait un hangar de belle taille qui ne pouvait qu’être l’élevage en batterie dont on nous avait parlé. Nous nous arrêtâmes devant un portail métallique. À une cinquantaine de mètres derrière ses grilles apparaissait une maison de taille confortable. Je descendis de la voiture avec l’aisance qu’autorisent des conditions physiques exceptionnelles et adressai un signe de la main à un homme qui portait vers nous un regard froncedessourcillé par la curiosité. Sortant à son tour de la voiture, ma compagne lui fit aussi un signe de la main. Le probable propriétaire des lieux s’approcha.

— Oui ? laconiqua-t-il dès qu’il fut juste derrière les barreaux qui gardaient sa propriété.

— Nous voudrions acheter des poules, le renseignai-je.

— Des poules ! Houla !

Il avait l’air sympathique, en tout cas souriant. Collé à sa lèvre inférieure, gigotait au rythme de ses paroles un mégot de gitane papier maïs qui ressemblait à un fragment de momie.

— Oui, compléta ma compagne. Deux, s’il vous plaît.

— Ho ! ben… moi, je veux bien. J’en avais sorti trois et il m’en reste deux justement. Vous les voulez préparées, vidées, plumées ?

— Non, non ! Vivantes !

— Vivantes !…

— Oui. Les plus vivantes possible, précisai-je.

Se grattant la gorge, il remit son béret en place et nous ouvrit le portail avec une télécommande.

— Entrez, dit-il.

Quelque chose nous disant que nous étions au bon endroit, nous nous exécutâmes de bonne grâce. Il décolla son mégot, cracha ce qui devait être un petit bout de tabac et dit :

— Mais, elles ne pondent bientôt plus, là. Elles sont sur la fin.

— Sur la fin ? fis-je dans une froncedessourcillation on ne peut plus explicite.

— Voui… Elles pondent presque plus là, elles sont sur la fin.

— Ce n’est pas grave, nous ne les voulons ni pour les œufs, ni pour les manger. Nous les voulons seulement pour nous tenir compagnie et pour leur offrir une retraite paisible.

Cela le fit sourire. Pas d’une manière pour le moins moqueuse. Pas du tout. Non. D’une manière sincèrement aimable. Un peu comme on sourirait à des enfants nous expliquant qu’ils vont soigner leur poupée parce qu’elle a mal au ventre, la pauvre. Il recolla sur sa lèvre le mégot, apparemment éteint depuis la découverte du tabac, et l’agita en répondant :

— Si vous voulez, mais je vous préviens, elles ne sont pas très belles, hein ! Elles sont toujours abîmées les poules de batterie, vous savez. Elles sont toutes pelées.

— Il paraît, oui. Mais on s’en moque. On les veut.

— Eh bien, venez, alors ! Suivez-moi.

Nous lui emboîtelepassâmes. Marchant derrière lui sur une allée de gravier, ma compagne et moi échangeâmes un regard confiant. Sur notre droite, à quelque deux cents mètres de là, on voyait le grand bâtiment qui abritait plusieurs milliers de poules, 40 000, apprendrai-je par la suite, chacune disposant d’une surface égale à celle d’une feuille A4.

Nous nous arrêtâmes à dix pas de sa maison, devant un gros arbre. À l’une des branches de ce dernier était pendue une cage. À l’intérieur, nous vîmes deux poules tellement déplumées que nous en fûmes choqués. On eût presque dit ces poulets tout prêts que quelques mois auparavant nous achetions pour mettre au four. Mais, là, elles se tenaient debout et se tassaient contre les barreaux le plus loin possible de nous, visiblement terrifiées par notre présence.

— Voilà ! s’exclama l’homme en faisant vibrer son mégot. Vous voyez ! Je vous l’avais dit. Elles sont pas très belles !

— Pas grave, on les veut. Combien ?

— Oh, rien… Je vous les donne. Vous en voulez bien deux, non ?

— Deux, oui.

— Ben… Je vous les donne. J’en sortirai d’autres.

Nous n’osâmes pas lui demander s’il s’agissait là de son garde-manger vivant.

— Au fait, ajouta-t-il, moi c’est Lucien.

Nous nous présentâmes à notre tour. La suite se passa soudainement, nous prenant par surprise. Nous n’eûmes pas le temps de nous préparer à cet instant, pourtant attendu avec impatience. Lucien ouvrit la cage, attrapa vivement une des deux prisonnières par les pattes et tira brusquement. Par réflexe, elle battit fortement des ailes. En passant par l’étroite porte de sa prison, elle se cogna brutalement contre le métal, perdant ainsi quelques-unes des plumes qui lui restaient. Le bougre me la tendit suspendue par les pattes, la tête en bas et les ailes toujours battantes. Mon ahurissement fut tel que je restai une longue seconde sans réagir avant d’attraper la pauvre oiselle. Je la retournai immédiatement pour la porter au bras comme on porte un bébé. Me voyant faire, l’homme marqua un visible étonnement. Il sourit à nouveau, mais cette fois avec un petit air presque confus :

— Oh ! Ça leur fait pas mal, elles ont l’habitude ! On les porte toujours comme ça.

Tandis que je bégayai quelques exhalations de silence, il saisit la deuxième poule avec la même méthode expéditive. Elle se fracassa les ailes à son tour à la sortie de la cage, mais, notant notre désarroi, il prit cependant soin de la retourner pour la tendre dans le bon sens à ma compagne qui la prit comme moi dans ses bras. Je sentais dans mes mains un petit truc tiède qui palpitait. L’oiselle était si dénudée que mes mains étaient en contact direct avec sa peau. C’étaient les battements hystériques de son cœur que je sentais. Chacun une poule dans les bras, nous nous mîmes en marche vers la voiture.

Mon sens du toucher éprouvait pour la première fois le contact d’une chair de poule tiède. Jusqu’alors, je n’avais touché que des poulets froids, sortis de mon réfrigérateur ou du rayon réfrigérant d’un magasin. Je pris conscience que j’étais plus habitué à la mort qu’à la vie. Savoir est une étape, réaliser pleinement en est une autre. Je savais, mais je ne réalisais pas que je manipulais des cadavres, des corps devenus objets qui avaient été tièdes et animés, comme celui que je portais dans mes bras.

Le fumeur de clopes éteintes nous accompagna avec un air bienveillant tout autour de son mégot jaunâtre. Je sentais, et j’en eus plus tard la confirmation, que c’était un brave homme. Loin de se moquer de nous, il était plutôt touché par ce qui, pour lui, eut pu passer pour une ridicule sensiblerie. Ce sentiment se renforça quand en chemin il me confia :

— Moi aussi, j’aime les bêtes, vous savez… mais c’est le métier, que voulez-vous !…

Je gardais une main sur le dos de ma poule de peur qu’elle ne s’envolât, mais elle ne faisait aucun mouvement pour tenter de fuir. Son cœur battait toujours très fort. Sa peau déplumée au bout de mes doigts, sa chair de poule pour reprendre cette expression que je trouve à présent horrible, appelait ma pitié. Je pris conscience de l’infinie fragilité de cette créature à la merci des humains, de ses battements de cœur exprimant sa terreur et de sa passivité qui révélait sa misérable résignation. J’eus tant voulu la rassurer dans la seconde, lui faire savoir qu’elle n’avait plus rien à craindre. Nous posâmes les deux oiselles dans un carton que j’avais laissé dans la voiture pour cet usage et nous le refermâmes en prenant soin de laisser une ouverture pour leur respiration. Ma compagne demanda une seconde fois à Lucien s’il ne voulait pas être payé ; il assura énergiquement que nous ne lui devions rien, qu’il était content que ça nous fasse plaisir. Son regard me donna de nouveau l’impression que j’étais pour lui un enfant content de prendre soin de sa peluche. Avait-il raison ? La compassion pour une poule était-elle puérile ? Mais alors, où est la frontière entre la compassion raisonnablement mesurée et la sensiblerie ? Le fait que les premiers à s’être opposés à l’esclavage fussent eux aussi accusés de sensiblerie devrait être un élément à ajouter à cette réflexion.

Dix-huit heures trente. De retour chez nous, je sortis le carton de la voiture pour le porter délicatement devant le poulailler. C’était un carton assez grand ; il eût pu contenir huit ou dix poules. Quand nous l’ouvrîmes, elles étaient toutes les deux blotties l’une contre l’autre dans un coin. Nous dûmes une deuxième fois les saisir pour les mettre dans leur nouvelle demeure. À l’approche de nos mains, elles se contractèrent. Je sentis de nouveau une chair tiède presque entièrement nue, toute tremblante, et un petit cœur qui semblait vibrer tant il battait vite. Malgré l’absence d’expression faciale aisément lisible pour un humain, qui est une caractéristique des oiseaux, leur frayeur était évidente. Nous les posâmes doucement dans le poulailler en leur parlant avec bienveillance, sans savoir dans quelle mesure elles étaient capables d’interpréter le ton de notre voix. Nous fermâmes leur petite maison afin qu’elles pussent passer la nuit sans être dérangées par un chat ou une autre visite inopportune, puis nous les regardâmes un moment à travers le grillage de la porte. Elles se serrèrent l’une contre l’autre et examinèrent leur nouvel appartement, tournant la tête en tous sens dans une succession de mouvements soudains et saccadés à la manière des oiseaux. C’était fort probablement la première fois de leur misérable petite vie qu’elles voyaient autre chose que du grillage, que leurs pattes n’étaient pas posées sur du grillage, qu’il n’y avait pas que du grillage tout autour d’elles, que leur monde n’était pas du grillage pour résumer. Je les vis s’intéresser à la paille et au foin que nous avions répandus sur leur sol. Elles mangèrent ensuite quelques grains de blé, mais à peine du bout du bec. Nous apprîmes par la suite qu’elles n’en avaient jamais vu ; elles n’avaient connu qu’une farine alimentaire que je découvrirai plus tard. Nous étions en février ; aussi faisait-il déjà sombre. Nous les laissâmes dormir.

Nous avions installé le poulailler à l’intérieur d’un grand abri de jardin ouvert afin que nos amies aviaires fussent protégées des pires intempéries.

Le lendemain, vers neuf heures, après avoir ouvert leur logis, nous nous installâmes tranquillement chacun sur une chaise à trois mètres d’elles afin d’assister à leur découverte du monde extérieur. Celle-ci commencerait forcément par celle de l’abri, ce denier étant en partie encombré par une tondeuse à gazon, un broyeur de végétaux et différents accessoires du parfait jardinier. Nous dûmes attendre quelque cinq minutes avant que l’une d’elles se risquât à sortir la tête par l’ouverture. Ce fut un geste prudent et timide. Sortie de tête… rentrée… sortie… rentrée, une dizaine de fois. Puis ce fut la même chose, mais avec toute la longueur du cou et en regardant de tous les côtés à chaque sortie. Celle qui se livrait à cette expérience commença à émettre différentes vocalisations, sans doute à l’adresse de l’autre qui la regardait faire de l’intérieur. Que lui disait-elle ? Mystère. Peut-être : « Non de non ! Regarde ! Cet endroit du monde est devenu cou sortable ! Si, si, regarde, c’est cou sortable ici ! » Ce manège dura au moins cinq minutes durant lesquelles elle nous regarda plusieurs fois, peut-être pour savoir si nous la laisserions faire. Finalement, elle sortit, mais ne risqua pas un pas de plus. Ou, plus précisément, elle fit des pas sur place, sans doute surprise de sentir le béton du garage sous ses pattes. Elle les posait tour à tour et regardait le dessous de celle qu’elle levait, comme pour s’assurer qu’elle n’avait pas subi de dommages au contact de cette matière inconnue. Apparemment rassurée en ce qui concernait l’innocuité de ce contact, elle nous jeta quelques brefs regards avant d’accomplir deux pas de plus sous nos encouragements. Nouvelle séance de communication avec celle qui ne voulait toujours pas sortir :

— Allô, Houston ! un petit pas pour la poule un bond de géant pour la poulicité ! Je découvre un monde immense, incroyablement immense ! Immense, oui ! Et marchable !

— Qu’est-ce que tu as fumé ?

— Je te jure que c’est vrai, regarde !

La deuxième oiselle, celle qui soupçonnait la première de se droguer, commença l’expérience de la cousortabilité de l’ouverture. Elle hallucina à son tour. Sa tête ressemblait à un yoyo horizontal.

— Tu as raison, c’est cousortable ici, dut-elle reconnaître.

— Oui, mais, ici, c’est beaucoup marchable ! Viens avec moi.

La deuxième poule foula à son tour la surface du monde inconnu. Nous les regardâmes faire sans intervenir, mais en leur parlant pour les habituer à nos voix. Elles nous regardaient, brièvement mais souvent, comme si elles eussent vérifié qu’on les laissait volontairement progresser. Elles explorèrent ainsi l’intérieur de l’abri. Ses dix mètres carrés représentaient une étendue sans fin comparativement à la surface carcérale de leur ancien lieu de vie qui contenait à peine leur corps. De plus, la variété des formes qu’elles découvraient les occupait beaucoup. Sans se préoccuper le moins du monde de l’extérieur, elles montèrent sur la tondeuse et l’examinèrent avec un soin étonnant, puis elles étudièrent tout et n’importe quoi, arrosoirs, outils divers, bois de chauffage… tout le fouillis que l’on peut entasser dans un abri de jardin. Nous réalisâmes que celle qui était sortie la première boitait légèrement ; il parut évident que la cause de cette claudication devait être due à la longueur excessive de ses griffes.

Nous avions choisi deux noms, mais nous ne les avions pas encore attribués. Comment eussions-nous pu ? Nous commencions à peine à les distinguer l’une de l’autre. Autant elles nous semblent aujourd’hui différentes, par leur physique et leur caractère, autant nous étions incapables de les différencier les premiers instants ; c’étaient seulement deux poules. Nous remarquâmes au bout d’un moment que l’une d’elles était un peu plus petite et qu’elle portait sa crête rabattue sur le côté, à la manière d’un béret. L’autre, au contraire, pointait la sienne droite vers le haut. Nous choisîmes d’appeler la première Cotte, Co Cotte. Et nous nommâmes la seconde Linette, Ga Linette.

Cette première exploration leur prit plus d’une demi-heure. Durant ce moment, elles demeurèrent presque silencieuses, n’échangeant que quelques commentaires impénétrables pour nous. Elles finirent par picorer quelques graines dans leur mangeoire et boire dans leur abreuvoir. Ces deux objets se trouvaient près de la sortie. Ga était celle qui était sortie la première du poulailler. Là encore, ce fut elle qui s’approcha jusqu’au bord de la dalle en béton de l’abri de jardin pour regarder à l’extérieur. Elle fut bientôt imitée par Co. Toutes deux restèrent longtemps là, regardant le ciel, le grand érable dans le jardin, l’herbe, le lierre grimpant sur le mur du voisin, les bambous qui se balançaient doucement… Comment comprenaient-elles ces images qui se projetaient pour la première fois sur leurs rétines ? Je n’en avais pas la moindre idée. Pour elles, le monde entier avait subitement changé, jusqu’à leur nourriture qui jusqu’alors n’avait toujours été que la même farine. Nous n’avions pas quitté nos chaises ; de temps en temps, elles se retournaient pour nous lancer un bref regard de côté. Quand je fis mine de me lever dans l’intention de les encourager à sortir, je vis leur petit corps déplumé se contracter dans un mouvement de panique. Nous décidâmes de rester assis au moins jusqu’à ce qu’elles eussent le courage de sortir dans le jardin.

La première qui s’y risqua fut encore Ga. Elle sauta les dix centimètres d’épaisseur de la dalle en béton pour atterrir sur une petite zone de terre nue, mais remonta aussitôt dans l’abri. Cette audace fut suivie d’une communication aviaire :

— Ça fait mal ? dut demander Co Cotte.

— Non. Mais, ça fait drôle ! C’est trop ouf, ici !

— On a le droit d’aller là ? Tu n’as pas peur d’être pendue par les pattes ?

— Apparemment, ils nous laissent faire, viens.

Nous les regardâmes s’aventurer doucement dans le jardin. Elles ne firent que quatre ou cinq pas, jusqu’aux premières touffes d’herbe. Là, elles fixèrent chaque brin et chaque petite fleur à un centimètre de distance. Ces oiseaux sont beaucoup plus doués que nous en vision de près. Ils n’ont pas besoin de loupe, car leurs yeux focalisent quasiment au bout de leur bec. En parlant de bec, on voyait bien que le leur avait été coupé, la partie supérieure étant plus courte. Ça faisait un drôle d’effet de voir ces deux petits cous tout nus se tourner dans tous les sens, monter, descendre, s’étirer, se contracter. Ça ne pouvait que nous rappeler des souvenirs proches : ceux de ces oiseaux ainsi que nous les avions le plus souvent vus, je dirais même presque toujours vus : des poulets prêts à cuire dans un plat. Plus de la moitié de leur corps montrait cette peau, par endroits écorchée, qui nous mettait mal à l’aise. On eût dit des poules zombies sorties d’outre-tombe pour nous faire réaliser ce que nous avions mangé. Quinze jours avant que nous ne devinssions subitement véganes, nous avions acheté deux poulets à la ferme. Le souvenir des os rongés dans mon assiette se superposait avec ce que je voyais de leur petit corps déplumé, me donnant la stupide impression de regarder des poulets qui eussent pris vie à la manière d’objets qui se fussent soudainement animés. L’habitude ayant inversé ma conception, je devais me remettre à l’esprit qu’un poulet « normal » n’était pas un objet froid et inanimé.

Ga et Co passèrent toute la journée sur deux mètres carrés de jardin en regardant très souvent le ciel et en pinçant quelques brins d’herbe du bout d’un bec prudent. Elles étaient si collées l’une contre l’autre que nous eussions cru voir une double poule. Le soir, nous dûmes les attraper pour les remettre à l’abri dans le poulailler. Ce ne fut pas très difficile, car à notre approche, elles se figèrent en tremblant, comme si elles se fussent attendues à ce que le monde explosât. Nous les posâmes doucement sur la paille dans leur maison en leur parlant avec douceur. Et après avoir refermé leur demeure, nous les laissâmes se reposer.

Le lendemain, au lever du jour, nous les libérâmes. Dans leur ancienne vie, elles ne pouvaient dormir que moins de huit heures, car tout le reste du temps, une vive lumière stimulait leur ponte. Le notable allongement de leur période de repos s’ajoutait à tout ce qui changeait pour elles. Elles sortirent presque dès l’ouverture du poulailler. Après avoir picoré de bel appétit les aliments un petit peu moins inconnus, elles entreprirent de poursuivre l’exploration du nouveau monde non omnigrillagé. Elles marchèrent très lentement, mais avec un peu plus d’audace que la veille, sur les étranges petits trucs verts et souples qu’elles découvraient partout sur le sol. Regardant aussi les grands bidules qui frémissaient en haut (les frondaisons du grand érable) et les choses blanches qui se déplaçaient et se déformaient tout en haut dans le plafond bleu. Elles se figeaient au moindre OVNI (par exemple un rouge-gorge qui se posait sur une branche) ; étirant leur cou et tournant la tête d’un côté et de l’autre pour le scruter.

Je décidai d’aller voir Lucien pour essayer de visiter l’élevage d’où elles venaient. J’avais acheté des lunettes munies d’une caméra pour filmer en toute discrétion. Leurs branches relativement épaisses risquaient d’éveiller les soupçons, mais seulement ceux de quelqu’un qui serait déjà sur ses gardes. Je posai cet accessoire sur mon nez et me mis au volant.

Vers dix heures, je sonnais au portail de l’éleveur. Il arriva avec son mégot collé sur le côté de la lèvre inférieure. Était-ce le même, ou le changeait-il de temps en temps ? Je n’en avais pas la moindre idée. Nous nous serrâmes la pogne à travers les barreaux et il m’ouvrit. D’un geste discret, j’appuyai sur le bouton à l’intérieur de la branche gauche de mes lunettes pour mettre la caméra en marche. Je fis mine de me gratter la tempe pour déguiser mon geste.

— Ça va, les poules ? me demanda-t-il. Vous êtes content ?

Je vis qu’il remarqua mes lunettes, mais, devant penser que je ne les portais pas toujours, il ne me posa aucune question à ce sujet.

— Oui, très. Nous vous remercions.

— C’est rien, vous rigolez ! Alors ?…

— Je suis venu vous voir pour vous demander si je peux visiter l’élevage.

Il froncedessourcilla d’un air dans lequel je crus discerner un peu de crainte.

— Pourquoi ?

J’essayai de le rassurer :

— Ben… vous savez, je viens d’une grande ville. Je découvre la ruralité avec beaucoup d’intérêt. J’aimerais beaucoup en apprendre plus sur l’élevage. C’est passionnant ce que vous faites, vraiment.

Il se détendit un peu. Saisissant son mégot, qu’il garda un instant entre son pouce et son index, il cracha un petit bout de tabac et recolla la chose à la place qui semblait lui être réservée sur sa lèvre inférieure.

— C’est plus moi qui m’en occupe. Je suis à la retraite, moi. C’est mon fils qui a repris l’affaire.

— Ah ! Alors du coup, ce n’est pas possible de visiter ?

— Si… C’est possible. Je peux vous faire visiter, moi… Té ! Venez voir mes sangliers.

— Vos sangliers ! me grattelatêtai-je en froncedessourcillant d’étonnement.

— Oui, des bébés. J’en ai deux. Venez !

— Je vous suis, lui emboîtelepassai-je.

Il me montra deux marcassins dans un enclos. Ils passèrent leur petit groin entre les planches de la palissade pour renifler les doigts de Lucien.

— Des chasseurs ont tué leur mère alors je les ai récupérés pour les sauver. Là, ils sont tranquilles. Je leur donne à manger. Ils sont gentils, regardez !

— Des chasseurs ? Mais comment avez-vous pu les sauver ? Comment avez-vous pu être au bon endroit pour les récupérer ?

— Ben… J’étais avec eux.

— Avec eux ?… Avec les sangliers ?

— Ben, non ! Avec les chasseurs. Je chassais avec eux.

— Ah !

— Mais moi, j’tire pas. J’aime trop les animaux… j’arrive pas à tirer. Bon, de temps en temps un lapin ou un merle… mais c’est pas pour moi, c’est pour César.

—  ? dis-je on ne peut plus laconiquement, mais pour autant très explicitement grâce à une savante maîtrise des contorsions interrogatives de mes sourcils.

— César, c’est mon chien, c’est mon ami. C’est un chien de chasse, vous savez. Il a besoin de ça, lui.

— Il a besoin que vous…

— Vhoui ! C’est un chien de chasse. Il a besoin que je lui tire du gibier de temps en temps, vous comprenez ? C’est dans ses gènes, ça. Il l’a dans le sang.

— ! m’exclamai-je tout aussi laconiquement.

C’est vrai que les marcassins étaient super sympas. L’un d’eux se dressa, les pattes avant appuyées sur la palissade, et me regarda tout frétillant en poussant de petits grognements. Je tendis la main. Il la lécha et la renifla en sautillant d’excitation.

— Ils sont gentils, hein ? fit le chasseur chassant pour son ami canin. Ça s’apprivoise très bien. C’est comme un chien, vous savez. J’en ai déjà élevé un. Il est devenu grand comme ça !

Sa main m’indiqua une hauteur atteignant sa ceinture. Il poursuivit :

— Je l’ai eu tout petit, tout petit… plus petit que ces deux-là. On le prenait avec nous sur le canapé, le soir en regardant la télé, entre ma femme et moi. Vous auriez vu ça ! Pareil, on avait tué sa mère alors je l’ai ramené à la maison.

— Où ?… laconiquai-je interrogativement.

— Il n’est plus là. On l’a mangé. D’ailleurs, il reste du saucisson, si vous en voulez un…

— Mangé ! Mais… mangeriez-vous votre chien ?

— Pourquoi ? Personne ne mange son chien !

Oups ! Cela m’avait échappé. Je ne savais comment me rattraper. Je ne voulais pas éveiller sa méfiance au risque de ne plus pouvoir visiter l’élevage.

— Ah ah ah ! me bidonnai-je sur un ton guilleret, je disais ça parce que vous avez expliqué que ça s’apprivoise comme un chien tout à l’heure, mais surtout parce que… vous savez que les Chinois mangent des chiens ?

Il rit aussi et déclara :

— Les Chinois, c’est des fous, les Chinois ! Y’a qu’eux pour bouffer leurs chiens ! Sinon, vous en voulez un de saucisson ? Super bon le sanglier, vous savez !

— C’est gentil, mais je préférerais visiter le poulailler… je veux dire l’élevage. Excusez-moi, je parle comme un type de la ville.

Je fis de mon mieux pour ne pas montrer qu’il venait de me cycloniser l’esprit. (Si ça existe, cycloniser ! Je ne suis pas du genre à inventer des verbes, tout de même !)

— Bé… euh, demain, si vous voulez. Non, pas demain… Venez après-demain vers dix heures. Je vous montrerai.

J’arrivai chez moi à midi.

Co Cotte et Ga Linette continuaient à arpenter un monde pour elles complètement onirique. En milieu d’après-midi, elles avaient osé s’aventurer sur une centaine de mètres carrés. Et… elles commençaient à donner libre cours à ce besoin irrépressible, caractéristique de leur espèce, et dont la frustration fait tant souffrir les poules de batterie : gratter le sol avec leurs pattes pour chercher les insectes ou les vers cachés dans l’herbe. Nous remarquâmes que la claudication de Ga s’était aggravée et qu’elle saignait de la patte gauche. Je l’attrapai pour voir ça de plus près. Elle se laissa examiner sans se débattre tandis que sa congénère nous regardait faire avec une attention soutenue. Il apparut évident que le saignement était dû au fait que, en grattant le sol, elle s’était retournée deux griffes. Elles étaient toutes anormalement longues. À l’aide d’une pince coupante d’électricien, nous les lui coupâmes toutes, ne leur laissant qu’une longueur d’un centimètre. Co nous avait regardés faire durant toute l’opération sans perdre un geste de nos manipulations. Ce que nous faisions à sa copine lui importait visiblement. Nous reposâmes cette dernière dans l’herbe et nous nous accroupîmes près d’elles. Elles semblaient avoir déjà beaucoup moins peur de nous, mais elles effectuaient un léger, mais brusque, mouvement des ailes, une sorte de sursaut, au moindre de nos gestes trop vifs. Le soir, nous dûmes encore une fois les attraper pour les mettre à l’abri chez elles. Ga ne saignait plus.

Le lendemain, les deux poules nues sortirent immédiatement du poulailler et s’empiffrèrent de graines sans vergogne. Cela fait, c’est le jabot bien plein qu’elles reprirent leur exploration avec un enthousiasme évident. Ga ne boitait plus. Sa patte était tout à fait guérie. Elles avaient pondu un œuf chacune. Nous ne savions pas ce que nous devions en faire. Devions-nous les leur laisser ? Après tout, ils leur appartenaient. Ou était-il préférable de les enlever du poulailler ? Nous décidâmes d’attendre pour voir ce qu’elles allaient en faire. Elles passèrent la journée à fouiller dans les tas de feuilles mortes, à gratter avec de plus en plus d’ardeur et à venir voir de près ce que nous faisions au moindre coup de binette ou de sécateur. Leur curiosité était très vive. Il y avait un grand pot dehors. Je l’avais utilisé pour y stocker un peu de terre, les cendres d’une défunte bosse de terrain que mes propres coups de pelle et de pioche avaient précipitée vers le trépas. Je pris plusieurs pelletées de terre dans ce grand pot pour les porter dans une jardinière. Me voyant faire, Co monta sur une pierre pour se grandir et tendit son fin cou tout nu pour regarder ce qu’il y avait à l’intérieur du grand pot. Cette curiosité me surprit et me fit sourire. J’avoue que j’avais une idée préconçue sur les poules. Jamais je ne me serais douté qu’elles fussent en possession de cette qualité intellectuelle.

Leur peau éraflée exposée à la vue ne cessait de nous rappeler l’enfer dans lequel elles avaient vécu, le nombre de coups de bec qu’elles avaient dû subir pour se retrouver dans cet état. Quand notre voisine passa nous voir et qu’elle les vit, la surprise dilata son regard :

— Ho ! Mais ! C’est des poules ça ? Qu’est-ce qu’elles ont ?

— Ce sont des poules de batterie, l’informai-je.

— C’est vous qui les avez déplumées comme ça ? C’est horrible ! Hoooo ! que c’est laid ! On dirait des poulets crus !

— Non. Ce n’est pas nous qui avons fait ça. Cela est dû à leurs conditions de vie. Elles se piquent entre elles parce qu’elles deviennent folles les unes sur les autres et…

— Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elles sont cruelles entre elles, les poules ! J’aurais jamais cru ça !

Nous essayâmes de lui décrire l’enfer concentrationnaire de l’élevage en batterie, mais son esprit n’accrochait pas. Ça ne l’intéressait pas plus que ça. Venue pour nous demander des renseignements au sujet des iris, elle mit fin à nos explications par une boutade aussi drôle qu’un croque-mort déprimé :

— Eh, bien ! Au moins, vous aurez beaucoup moins de travail pour les passer à la casserole, elles sont déjà plumées. C’est pratique ! Je voulais vous demander : vous les arrosez beaucoup, les iris ?

Égarant subitement ma patience et économisant ma bonhomie, je lui fis comprendre que son humour m’avait donné un besoin urgent d’aller aux toilettes.

Ce soir-là, peu de temps après que la nuit se fut cassé la gueule… oui, ben… on dit toujours « à la tombée de la nuit ». Je trouve ça d’un commun ! Et puis repenser à la voisine m’a mis de mauvaise humeur, dois-je confesser. Donc, si vous préférez : Ce soir-là, peu de temps après que la nuit se fut ramassée, nos deux pauvres petites poules-zombies se couchèrent toutes seules, sans notre intervention, dans leur poulailler.

— Je vous préviens, ça pue ! me dit Lucien. L’odeur est très forte, mais c’est normal… c’est toujours comme ça.

Avant même qu’il n’ouvrît la porte, une émanation abrasive tenait le même discours à mes narines. L’air d’un moi qui se gratte la joue, je remis mes lunettes en marche. Il ouvrit le bâtiment et nous entrâmes. Il avait raison ! Mon nez n’en crut pas ses oreilles, tellement ça puait.

— C’e… u H …ur …atre …tage…, me dit Lucien.

Il y avait un tel vacarme aviaire que je n’entendis rien de ce qu’il me racontait. Il faut dire que tous les sens saturaient, pas seulement l’ouïe. Des milliers de caquètements dominaient l’espace sonore, une odeur pestilentielle régnait dans le monde olfactif et l’univers visuel, lui, était sous le contrôle du pire film d’horreur que l’on put imaginer. Des milliers d’oiseaux morts-vivants sortaient leur cou pelé à travers les grilles de leur prison pour picorer de la farine jaune dans une longue gouttière. D’autres, derrière ceux-là, attendaient leur tour en ne faisant rien d’autre que de tout simplement être. Il n’y avait rien à faire dans un environnement aussi pauvre. Rien à regarder. Rien à gratter. Rien d’autre à sentir que la puanteur éternelle du quotidien. Rien d’autre à entendre que le brouhaha constant de la foule aviaire.

— Comment ?

— C’… du …ur …quatre éta…

Je lui fis signe que je n’entendais rien.

Il s’approcha de moi pour me répéter en forçant la voix :

— C’est du H sur quatre étages.

— Ah, OK.

« Du H, ou du hasch », ma foi ? Du hasch sur quatre étages, c’est vrai que ça doit déchirer sa race, me dis-je. La plupart des plus puissantes fusées n’ayant que trois étages… La première partie de sa phrase resta mystérieuse, mais dans l’étroit couloir dans lequel nous nous trouvions, il y avait effectivement quatre étages de poules de chaque côté, celles du dessus déféquant sur celles du dessous à travers leur sol en grillage. Ce dernier était incliné vers l’avant pour laisser rouler les œufs qui étaient recueillis par une gouttière située sous celle qui avait la fonction de mangeoire.

Survenant sans doute d’un couloir voisin, car il y en avait deux ou trois parallèles, un homme poussait un chariot sur lequel il déposait les œufs qu’il ramassait. Il y en avait au moins quatre ou cinq par mètre de gouttière. En approchant, il nous sourit aimablement dans un signe de tête. Sa figure rubiconde et ronde comme un ballon faisait penser à un énorme bébé potelé. Je lui rendis son sourire. Il poursuivit son travail sans s’occuper de nous.

Il y avait des fientes accrochées au grillage un peu partout. Je vis aussi quelques oiseaux que la mort avait libérés de leur calvaire. Lucien n’eut pas l’air d’être alerté par ces cadavres. La grille qui figurait le sol avait des mailles suffisamment écartées pour laisser aisément passer les excréments, de ce fait les pattes passaient en partie à travers. On voyait de longues griffes se recourber dessous. Les enfilades de poules sur quatre étages s’étiraient en perspective à perte de vue sous un fort éclairage. Un type que je n’avais ni vu ni entendu arriver derrière moi dans ce tohu-bohu me contourna et parla dans l’oreille de Lucien. Ils conversèrent un moment, l’inconnu se retournant pour me regarder de temps à autre. Finalement, le nouveau venu s’éloigna et Lucien me posa une main sur l’épaule pour m’entraîner à l’extérieur.

— C’est mon fils, me dit-il. Il me reproche de vous faire visiter. Je ne veux pas le contrarier.

— Ah, je comprends, fauxjetonai-je.

— Je suis désolé. Il dit que ça ne regarde personne.

— Ce n’est pas grave, vraiment. C’est vraiment beaucoup de travail !

— Oui, hein !

— En effet ! Je suis admiratif, fauxculai-je.

Tout en poursuivant cette conversation, nous nous rapprochâmes de sa maison. Prenant l’air détaché du mec qui pose cette question juste pour entretenir la conversation, j’ajoutai :

— Et… les cadavres de poules, il ne faut pas les enlever ?

— Oui… Oh… Vont pas s’enfuir. Quand Maurice a le temps, il en enlève.

Je lui adressai une de mes savantes froncedessourcillations interrogative.

— Maurice, c’est celui qui ramassait les œufs tout à l’heure, précisa-t-il.

Nous arrivâmes devant chez lui. Les marcassins passèrent leur groin frémissant à travers les planches pour nous solliciter.

— Bon ! fis-je en lui tendant la main. Je vais vous laisser. Je vous remercie énormément et je suis désolé d’avoir dérangé votre fils.

— Pas grave. Au fait, vous en mangez du saucisson ou pas ?

— J’en mange, mentis-je. J’aime trop ça, même. Mais, le toubib m’a conseillé d’arrêter la charcuterie.

— Booo ! C’est pas le mien qui vous fera mal. C’est du naturel.

J’eus un regard pour les deux petits cochons sauvages, plus sauvages. Comment refuser sans passer pour un herbivore radical qui éveille la méfiance ? Déjà que son fils… Le destin me vint en aide en faisant sonner mon téléphone fort opportunément. Je le portai (devant mon oreille, on l’aura deviné.) :

— Oui ? prononçai-je avec ce sens de l’à propos que l’on me connaît par delà les galaxies.

Il s’agissait d’un type de la pharmacie canadienne qui voulait me proposer des pilules bleues à un prix imbattable. Je lui coupai la parole en criant :

— Non ! Quoi ? Holala ! Holala ! j’arrive tout de suite.

Raccrochant puis empochant mon téléphone, je partis d’un pas vif en criant par-dessus mon épaule :

— Excusez-moi Lucien, il y a eu un problème. Je dois partir d’urgence !

Je sortis de chez lui au trot, m’engouffrai dans ma voiture et démarrai en trombe, comme si mille diables fussent à mes trousses. Deux ou trois minutes plus tard, je vis un bébé géant marcher sur le bord de la route. Maurice ! m’exclamai-je en moi-même. Je m’arrêtai et, baissant la vitre droite, je lui demandai :

— Voulez-vous que j’économise vos pas ?

Il parut me reconnaître, car il répondit jovialement :

— Ma foi ! s’pa d’refus !

Je le fis monter dans ma caisse et redémarrai. Il me remercia en posant entre ses jambes le sac qu’il portait à son épaule.

— Où puis-je vous conduire ? demandai-je.

— Je vous dirai de vous arrêter. J’habite un peu plus loin.

Je pris soin de ne pas aller trop vite, car j’avais dans l’idée de faire durer la conversation au maximum.

— Alors, me dit-il. Vous êtes de la famille du patron ?

— Ah, non… Je ne suis qu’un simple visiteur. Je pensais que vous…

— Non. Moi, je ne suis qu’un employé. Je ramasse les œufs quand c’est en panne. Et je fais un peu propre, quand j’ai le temps.

— En panne ?

— Oui. Normalement, les œufs sont ramassés automatiquement, mais parfois ça marche plus. Le truc se coince un moment.

— Ah ! pas trop dur comme boulot ?

— Bah… Ça ou la terre… Faut bien travailler.

— Faire propre, ça veut dire aussi enlever les poules mortes ?

Difficile de l’interroger sans risquer d’éveiller la méfiance, mais j’avais conscience que je n’aurais pas l’occasion de discuter longtemps avec lui. Mais ma question ne le dérangea visiblement pas.

— Ouais, enlever les poules mortes et toute la merde.

— Ah… Mais pourquoi meurent-elles ?

— Des fois on sait pas, pour rien. Des coups de bec des autres. Parfois, elles se font saigner. Elles perdent du sang et elles meurent. Des fois, elles restent collées.

— Collées ?

— Oui, les pattes, elles se collent au grillage, les griffes s’entourent. La chair est comme greffée au grillage. Il y en a qui peuvent plus bouger, quand on les sort on est obligés de les arracher.

— Les sortir, ça veut dire quand vous vous en débarrassez ?

— Oui, au bout d’un an elles pondent moins. Elles sont fatiguées, alors elles vont à l’abattoir et on en met des neuves.

— Quel âge ont-elles quand elles arrivent ?

— Six mois.

— Elles vont à l’abattoir à un an et demi, alors ?

— C’est ça, oui.

— Vous avez dit, il faut les arracher, celles qui sont collées…

— Ben, oui. Il faut tirer un grand coup pour les arracher.

— Ça doit leur faire mal, elles doivent saigner ?

— Ça saigne, c’est sûr.

— Ça ne vous fait pas de la peine ?

— Si. Mais je serre les dents et je tire un grand coup. J’essaye de pas y penser. Faut bien gagner sa vie. C’est pas facile pour moi non plus. Avec les poux, tout ça.

— Les poux ?

— Oui. Il y a des poux partout. Elles en sont pleines.

— Ces poux peuvent s’attaquer aux humains ?

— Il paraît que non, mais moi, ça me démange de partout des fois… Ah… ralentissez, vous allez me laisser là, à l’entrée du chemin.

Je m’arrêtai à l’endroit indiqué. Il descendit de la voiture en me remerciant, pendit son sac à son épaule et s’éloigna sur un chemin de terre. J’arrêtai la caméra de mes lunettes et je repris la route.

Arrivé chez moi, je mis la carte micro SD des lunettes dans mon ordinateur. Et… que vis-je ? Hein ? Devinez… Deux films. Le premier montrait le trajet de chez moi jusqu’au domicile de Lucien. Sur le deuxième on pouvait suivre la route pour revenir chez moi, à partir de l’endroit où j’avais déposé Maurice, ainsi que tout ce qui s’était passé, vu depuis mon nez, jusqu’au moment où j’avais extrait la carte micro SD. J’avais tout simplement tout inversé. Arrêtant la caméra en croyant la démarrer et vice versa. Aucune image de l’enfer aviaire, donc. Mais, bon…

Au bout d’une dizaine de jours, Co et Ga s’étaient tellement habituées à nous qu’elles mangeaient ou buvaient dans nos mains et nous suivaient partout dès que nous étions dans le jardin. Elles sont toujours collées à nous, à tel point que ma compagne est obligée de retenir leur attention loin de moi si je veux piocher, scier ou faire quoi que ce soit de dangereux pour elles, car elles se mettent sous ma pioche pour m’aider à creuser. La première fois qu’il y a eu un fort vent, Co, qui est la plus impressionnable, restait collée contre nos chevilles, poussant des petits cris en regardant les branches de l’érable qui s’agitaient. Nous eûmes plusieurs occasions de remarquer qu’elles ont une vue exceptionnelle et qu’elles s’intéressent au moindre détail nouveau dans leur champ de vision. À la manière des oiseaux, c’est-à-dire avec de brefs coups d’œil de côté ou de face, Ga regardait un jour quelque chose en l’air. Nous ne vîmes pas tout de suite ce que c’était, tant c’était discret. Mais au bout de quatre ou cinq de ses coups d’œil, nous remarquâmes qu’elle observait un minuscule point qui brillait dans le ciel bleu. Il s’agissait d’un avion volant très haut qui renvoyait parfois un furtif éclat de soleil. Nous avons eu aussi le temps de constater qu’elles n’ont pas du tout la même personnalité. Par exemple, lorsque nous leur donnons du pain mouillé, Co en met rapidement sur le côté de la mangeoire pour le consommer ensuite. Elle se fait un petit stock perso. Ga écarte les ailes pour occuper le plus de place possible devant la mangeoire. Ça ne les empêche pas d’être toujours ensemble, elles ne se battent jamais ouvertement, mais… pour la bouffe, c’est chacun sa mère. Co est très vive, elle est toujours la première à attraper ce qu’on lance dans le jardin à leur intention. Ga, toujours dans la lune, arrive quand la première a déjà presque tout fini. En revanche, Ga se débrouille toujours pour monter sur ce qu’il faut ou pour passer là où il faut pour accéder à de la nourriture perchée ou cachée quelque part. C’est tout juste si elle ne sait pas ouvrir les portes des placards dans l’abri de jardin. Co est rapide en réaction et en action, Ga est une scientifique réfléchie toujours ensuquée à force de réfléchir. Nous avons finalement décidé de prendre les œufs, car elles n’en faisaient visiblement rien. Ils s’accumulaient dans le poulailler et il leur arrivait d’en casser. L’œuf pourri ça fane le nez, croyez-moi ! Nous les donnons. Tant d’œufs donnés c’est toujours tant d’œufs qui ne seront pas achetés.

Co Cotte et Ga Linette ont quitté l’enfer des hommes. Nous avons découvert, un peu tard j’en conviens, qu’elles étaient infectées de poux ; heureusement, grâce à des conseils avisés nous avons pu éliminer ces parasites. Elles se sont complètement remplumées. Ce sont deux jolies oiselles. Deux sur des dizaines de milliers…

Je n’oublierai jamais toutes leurs congénères prisonnières de mes congénères. Le sordide alignement des milliers de cous déplumés qui dépassaient du grillage. Tous ces petits corps écorchés contraints à l’immobilité dans nos prisons. Toutes ces individualités que la multitude dilue dans un ensemble homogène, comme tous les grains de riz qui deviennent du riz. Toutes ces odeurs qui ne deviennent qu’une horrible puanteur. Tous ces cris de détresse qui ne forment qu’une seule clameur de souffrance. La souffrance que nous produisons, nous humains, nous membres de l’espèce supérieure. Tout cela pourquoi ? Pour ingérer des œufs…

Quelques mois plus tard, j’ai revu Maurice. J’avoue que j’ai provoqué la rencontre en passant plusieurs fois « incidemment » sur la route qui sépare sa maison de l’élevage de poules en batterie. Il accepta avec plaisir de monter dans ma voiture jusqu’à son lieu de travail. Grâce à cette rencontre fortuite perfidement provoquée, j’eus l’occasion de lui demander s’il lui était possible de me montrer comment il travaillait. Sa figure de grand bébé aux grosses joues rouges toutes rondes sourit. Apparemment heureux de changer la routine de son quotidien, il a tout de suite accepté de me faire revenir dans l’ancien lieu de vie de Co et Ga.

— Vous allez voir, m’a-t-il dit. Les poules sont toutes neuves. On vient de les changer. Elles sont pas toutes là, mais il y en a déjà pas mal.

— Que sont devenues les autres ?

— Les autres ?

— Oui, les anciennes ?

— À l’abattoir, pardi ! Mais, il en restait moins que l’année dernière. Beaucoup sont mortes cette année.

Cette fois, j’ai pris quelques photos.

Co et Ga, anciennes poules de batterie

Elles sont « toutes neuves » et pas encore tassées au maximum, car il en viendra d’autres.

Co et Ga, anciennes poules de batterie

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Cet article est extrait de
VÉGANE POUR LAIT NUL
VÉGANE POUR LAIT NUL

 

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Complément

Quand nous avons accueilli Co et Ga, elles ressemblaient plutôt à ces pauvresx oiseau-là (Poules de l’exploitation du GAEC du Perrat, dans l’Ain.) :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Aujourd’hui, les voilà toutes les deux dans leur petite maison en bois :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Elles n’ont plus du tout peur des humains, en tout cas pas de nous. Elles aiment boire dans ma main, quand je fais couler l’arrosoir dans ma paume :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Au lieu de fuir, ou de se contracter en tremblant de la crête aux pattes, comme aux premiers jours, elles recherchent notre compagnie et restent tout le temps dans nos jambes :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Nous avons tellement progressé en communication que sans le parler nous comprenons presque couramment le poule. Selon la vocalisation, nous savons si elles appellent parce qu’elles ont peur d’un chat, ou parce qu’elles pondent ou encore parce qu’elles veulent simplement nous voir. J’ai pris l’habitude de les soulever gentiment jusqu’à mon visage pour leur dire quelques gentillesses et compliments. Au début, Co était un petit peu fuyante alors que Ga se laissait faire facilement. Un jour, contrairement à l’habitude, j’ai commencé par Ga, puis j’ai ignoré Co. C’est alors qu’elle est venue entre mes jambes et, tournant la tête en haut, elle m’a regardé genre : « Eh moi aussi ! » Alors, je l’ai soulevée à son tour et elle était contente. En fait, j’ai découvert qu’elle est assez jalouse. Il suffit donc que je commence par sa copine pour qu’elle réclame sa part d’attention.

Leur personnalité se confirme à nos yeux par une foultitude de différences de comportements et de réactions aux mêmes événements.

Cet hiver, la neige est apparue soudainement tandis qu’elles étaient en train de gratter sous un grand romarin. Le jour déclinait. Elles regardaient l’étendue blanche s’étendre autour de l’arbuste et les flocons qui tombaient sans oser sortir de leur abri pour rejoindre leur poulailler situé de l’autre côté de la maison. Je les ai donc appelées. Ga a été la première à oser marcher dans la neige pour me rejoindre, mais Co l’a aussitôt suivie. Alors que je les conduisais au poulailler, elles étaient si collées à moi que j’avais de la peine à ne pas leur marcher sur les pattes. Mais, elles ont découvert qu’on pouvait fouler ce truc blanc et le lendemain, elles l’ont piétiné et gratté dans tous les sens. Que de changement par rapport au monde de grillage qu’elles avaient quitté !

 

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Remerciements

Je remercie :

Stéphanie Valentin, le groupe FB : Une Seconde Vie Pour Nos Poules (et animaux de ferme) Issus De Sauvetages et La maison des chats pour leurs conseils éclairés qui nous ont permis de prendre soin de Co et Ga, notamment pour les débarrasser des poux qui les infestaient.

Foie gras. Laissons la parole à la réalité…

Foie gras.

Chères et chers,
Lectrices et lecteurs,

Laissant la parole à la réalité, car, c’est bien connu, elle dépasse la fiction, ce n’est pas du tout de science-fiction que je veux vous parler aujourd’hui, mais de quelque chose de bien réel, qui se passe actuellement sur votre planète, la Terre.

Il s’y trouve une créature suffisamment fière et certaine de la bienveillance dont elle fait preuve pour avoir donné son propre nom au concept moral de « Bonté ». Elle a inventé le mot « Humanité » qui la désigne elle-même, mais qui veut aussi dire, selon elle : « Être bon. Avoir bon cœur. ». Pour les humains, « être humain », veut dire : « être quelqu’un de bien, tout simplement (et sans fausse modestie, on l’aura remarqué) ». Exemple : « Faire le bien avec une touchante humanité ».
Cette même créature a également inventé le terme « Bestialité » qui veut dire : « se comporter comme une bête ». C’est-à-dire avec beaucoup de cruauté. Exemple : « Un meurtre commis avec bestialité ».
En personnifiant l’humanité, elle pourrait dire : « Faire le bien avec une touchante moi-tité » ou : « Un meurtre commis avec les-autres-tité ».

Pour la clarté de ce qui va suivre, je vais donc appeler les humains qui sont si humains : « Les gentils ». Les êtres qui ne sont pas humains, donc inhumains et bestiaux, je les appellerai : « Les méchants ».

Heureusement, comme dans toutes les belles histoires ce sont les gentils qui gagnent. Je vous invite à regarder une vidéo de ce que les gentils sont capables de faire aux méchants, sans aucun doute pour les punir de leur bestialité. C’est à partir de la 5eme minute précisément que ça devient particulièrement… euh… Comment dire ? À vous de trouver, tiens !

 

Voyez vous même en cliquant là !